Le constat est presque unanime : le travail domestique est invisible dans les statistiques nationales. Longtemps ignoré par les instruments de mesure, il devient progressivement un objet d’attention pour les statisticiens. Enfin, une révolution indispensable pour reconnaître la dignité du travail domestique !

Combien de femmes travaillent derrière les portes des ménages ouest-africains ? Personne ne peut vraiment le dire. L’Organisation internationale du travail (OIT) rapporte qu’environ 200 000 travailleuses domestiques exerçaient au Sénégal en 2015. Des chercheurs estiment que les 630 000 ménages de la seule région de Dakar pourraient en employer entre 300 000 et 400 000.
Un écart du simple au double, dans un secteur qui occupe 9,6 millions de personnes sur le continent et 75,6 millions dans le monde. Ce flou n’est pas une simple lacune technique : ce qui n’est pas compté ne pèse pas dans la décision publique. Le travail domestique a longtemps été partout, sauf dans les statistiques.
Cette invisibilité statistique commence à reculer. Les États accordent progressivement aux travailleurs.ses domestiques une importance à la hauteur de la dignité de leur travail, marqué par des conditions précaires et des droits bafoués : violences physiques et sexuelles, exploitation économique, etc. En effet, une dynamique régionale se dessine pour produire des données officielles sur le travail domestique et les convertir en leviers de politiques publiques.
Au Sénégal, pour la première fois, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) conduit une étude nationale consacrée aux travailleuses domestiques et agences de placement. L’enquête couvre les régions de Dakar, Diourbel, Kaolack, Louga, Saint-Louis et Thiès et porte sur 1 300 ménages employeurs afin de documenter les conditions de travail, la santé et le bien-être des travailleuses ainsi que d’analyser l’intervention des agences de placement dans le secteur.
La Côte d’Ivoire est également engagée dans cette révolution. L’Agence nationale de la statistique (ANStat) a annoncé la réalisation d’une enquête nationale auprès de 854 ménages sur la même thématique. Cinq grandes villes sont ciblées : Abidjan, Bouaké, Korhogo, Man et Yamoussoukro, offrant ainsi une toute première photographie nationale des réalités et des enjeux liés au travail domestique.
Une enquête de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) du Burkina Faso a couvert 1 524 travailleurs et travailleuses domestiques. Les données montrent que plus de trois quarts des travailleuses domestiques dans le pays sont des femmes et des filles. Elles restent particulièrement vulnérables, confrontées à la fatigue, à l’isolement et surtout à l’absence de contrats formels. Ces chiffres appellent à une meilleure protection et à une reconnaissance effective de leurs droits.
Ces initiatives, fruit d’un travail acharné de sensibilisation et de plaidoyer mené par le CRADESC (Centre de Recherche et d’Action sur les Droits Économiques, Sociaux et Culturels) ne devraient pas se limiter à l’ANSD, l’ANStat et à l’INSD. Elles méritent d’être étendues à l’ensemble des instituts de statistiques des Etats africains.
Reste le défi central : institutionnaliser cette production statistique. Chacun y tient un rôle. Les instituts nationaux de statistiques apportent la rigueur méthodologique et la légitimité institutionnelle. Les chercheurs produisent l’analyse. Les organisations de la société civile et les ADDAD (Association de Défense des Droits des Aide-ménagères et Domestiques) portent les réalités du terrain. Les États détiennent les leviers de la réforme. Quant aux travailleurs et travailleuses domestiques, à travers leurs associations et syndicats, ils ne sont pas de simples objets d’enquête : ils en sont les premières parties prenantes. Rien de durable ne pourra se construire sans leur implication. Il revient donc aux pouvoirs publics d’accompagner ces travaux dès leur conception, afin de garantir une prise en compte effective et durable des droits des travailleurs et travailleuses domestiques en Afrique de l’Ouest.
Dr Oumy Ndiaye, coordonnatrice du PASTDOM Afrique de l’ouest.
Responsable du Programme DESC & Genre au Centre de Recherche et d’Action sur les Droits Économiques, Sociaux et Culturels (CRADESC), pionnière des DESC des travailleuses domestiques en Afrique de l’Ouest.
