
SENEGAL-ENVIRONNEMENT-COLLECTIVITES
De l’envoyé spécial de l’APS, Thierno Abdourahmane Ba
Dionewar, 4 juin (APS) – À Dionewar, une commune située dans le delta du Saloum, le changement climatique se manifeste essentiellement par l’érosion côtière et l’augmentation de la teneur en sel des espaces agricoles. Il entraîne une raréfaction des ressources halieutiques, le poisson notamment, une denrée alimentaire de base et une ressource économique majeure pour les habitants de cette commune située dans la région de Fatick (centre).
L’exploitation du gisement pétrolier de Sangomar, situé dans l’océan Atlantique, près de Dionewar, contribue aussi à la destruction de l’environnement de cette île, d’après ses habitants.
Sur le quai de pêche de Djifer se déroulent d’intenses activités de pêche (stockage, transformation et commerce du poisson). On peut se rendre à Dionewar à l’aide d’une pirogue, en partant de Djifer, un village de la commune de Palmarin, à l’extrémité de la pointe de Sangomar.
Lorsque les pirogues regagnent le quai de pêche de Djifer, des jeunes les entourent pour débarquer le poisson dans des caisses, qu’ils chargent ensuite dans des charrettes et des camions frigorifiques.

Une suffocante odeur de poisson pourri s’échappe des lieux de transformation des produits halieutiques. Un piroguier apostrophe des voyageurs à destination de Dionewar. Ils s’exécutent et prennent place dans l’embarcation, qui s’ébranle.
Au fur et à mesure que la pirogue s’éloigne de la côte, les palmiers de l’île de Dionewar semblent se rapprocher. Le village se dessine progressivement, imprimant dans la tête des visiteurs cette image de paradis terrestre souvent associée au delta du Saloum. Après plus d’une demi-heure de navigation, l’embarcation accoste le quai de pêche de Dionewar.
Ici, d’après les Dionewarois, le changement climatique se vit au quotidien. La terre se rétrécit, les récoltes diminuent et le poisson se raréfie, disent-ils.
À Dionewar, Lamine Ndiaye est un homme très célèbre. Il incarne la protection de l’environnement de l’île. Le natif du village est en même temps écogarde, gérant d’un campement écotouristique et président de la commission chargée de l’environnement au conseil municipal de Dionewar.
Des “risques de disparition du village”
“On m’appelle l’environnementaliste”, dit modestement M. Ndiaye, le sourire en coin. Il précise toutefois dans la foulée : “Je n’ai pas fait d’études environnementales.”
Son campement touristique se trouve près de l’océan Atlantique. De sa terrasse, il observe la mer avec une inquiétude qui ne cesse de grandir.
“En 2005, mon campement se trouvait à environ 200 mètres de la mer. Aujourd’hui, une vingtaine de mètres le séparent des eaux”, fait observer Lamine Ndiaye.
“En une vingtaine d’années, la mer, qui se trouvait à quelque 900 mètres des habitations et des champs du village, a progressé d’environ 180 mètres. C’est énorme”, s’alarme-t-il, se souvenant avec nostalgie de la fertilité des terres de Dionewar.

Il y a quelques décennies, l’agriculture était l’une des activités de prédilection des habitants de la commune.
“Les Dionwarois ne pratiquaient pas la mer pendant l’hivernage. Ils la laissaient au repos et se consacraient à l’agriculture. Il y avait du mil et du riz en grande quantité. Tel n’est plus le cas aujourd’hui”, souligne l’écogarde, estimant que la teneur en sel des terres est à l’origine de la baisse de l’activité agricole.
La commune de Dionewar se trouve dans le delta du Saloum, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
D’après l’enseignant Badara Ndour, censeur des études du lycée de Dionewar, ce classement s’explique par l’”exceptionnelle biodiversité” des quelque 200 îles de la zone, dont 19 seulement sont habitées. Malgré cette importante biodiversité, l’inquiétude règne à Dionewar. Ses habitants sont confrontés à l’érosion côtière et à la dégradation de l’environnement, deux phénomènes aggravés par la disparition en 1987 d’une bande de terre située entre Dionewar et Djifer.

L’exploitation pétrolière menée au large soulève des inquiétudes croissantes, selon Lamine Ndiaye et d’autres habitants du village. Ils soutiennent que la mer ronge les terres du village, les rend salées et de moins en moins propices à l’agriculture.
Tout a commencé en 1987, témoigne M. Ndiaye. “J’étais encore élève. Je me rendais de Dionewar à Sangomar à pied. On pouvait effectuer ce même trajet en voiture aussi. C’est impossible depuis 1987 : la toute petite brèche s’est agrandie au fil des décennies, exposant les terres de Dionewar aux vagues de l’océan Atlantique”, raconte l’écogarde et conseiller municipal.
La charrette est le principal moyen de transport des habitants de l’île. Elle est tirée par des chevaux. Il suffit d’un quart d’heure pour traverser l’île. Près de l’ancien quai de pêche de Dionewar se trouve la place publique du village. Djalika Sarr, une transformatrice de produits de pêche rencontrée là par hasard, accueille chaleureusement les visiteurs avec un large sourire, un foulard digne des signares de Saint-Louis (nord) sur la tête.
“Il n’y a plus de bonnes récoltes”
Assise à l’ombre d’un grand arbre, près de l’ancien quai aujourd’hui abandonné, elle se montre nostalgique, comme Lamine Ndiaye, du faste de la vie des Dionewarois avant les effets combinés de l’érosion côtière et de la salinité des terres. “On pouvait se rendre à Sangomar à pied. La brèche était petite au départ, mais elle s’est agrandie au fil des années”, se souvient Djalika Sarr, affirmant que son village ignorait, il y a quelques décennies, le phénomène de l’avancée de la mer sur les espaces agricoles et les habitations.
L’impact de l’érosion côtière est visible sur le long de la côte de Dionewar. Des centaines de palmiers et de pommiers du Cayor gisent près de la mer, déracinés par les vagues. Des résidences touristiques sont aujourd’hui à l’abandon, à cause de l’avancée de la mer. Des murs tiennent encore debout. Ils résistent aux vagues. L’ancien quai du village est inutilisable à cause de son ensablement.
Le censeur des études du lycée de Dionewar a du mal à mesurer l’ampleur des dégâts. “Depuis l’ouverture de la brèche, la mer avale chaque année une douzaine de mètres. C’est par miracle que nos villages existent encore. Les vagues viennent lécher les murs de nos habitations”, s’inquiète Badara Ndour.
Malgré ce triste décor, le vent marin adoucit le climat de l’île.
Les ruines d’un ancien quai témoignent de l’ampleur des dégâts de l’érosion côtière. “Il a coûté 10 millions de francs CFA, mais il n’a même pas tenu pendant six mois”, témoigne El Hadji Malick Ndiaye, un jeune guide touristique. Le quai en ruine dont il parle a été remplacé par un autre en bois.

À bord d’une pirogue, Lamine Ndiaye parcourt la côte du village. Il est nostalgique des années où le tourisme était prospère sur l’île.
Guedj Sène, le responsable à Dionewar de l’aire marine protégée (AMP) de Sangomar, qualifie de catastrophique l’impact de l’érosion côtière sur le village insulaire. “Il y avait un espace où les jeunes du village se retrouvaient pour faire du sport. Il a été englouti par les vagues en quelques années”, observe M. Sène. D’après lui, des campagnes de reboisement sont menées chaque année pour atténuer l’avancée de la mer. “Il n’y a presque plus d’espace à reboiser. S’il nous arrive de récupérer une mangrove de quelques mètres carrés, la mer en engloutit une superficie six fois plus importante”, raconte le responsable de l’AMP.
La salinité des terres de Dionewar ne cesse d’augmenter. Elle réduit les rendements agricoles. Lamine Ndiaye parle de “risques de disparition du village”. Le sol de Dionewar, très sablonneux, est clairsemé de palmiers et de pommiers du Cayor, les rares arbres qui y poussent encore. Quelques plantes herbacées viennent diversifier faiblement la flore du village.
“Mon campement est menacé de disparition”
L’agriculture, principale activité des Dionewarois pendant la saison des pluies, est de moins en moins pratiquée. Les habitants du village s’y adonnaient autrefois pour laisser aux espèces halieutiques (poisson, crustacés, etc.) le soin de se reproduire, d’après Lamine Ndiaye.
Abdou Karim Diène, un jeune homme à la noirceur d’ébène, chausse des lunettes de soleil. C’est un maraîcher originaire de l’île voisine de Niodior. Il est témoin, depuis une quinzaine d’années, du rétrécissement de la superficie de Dionewar. Le phénomène s’est aggravé durant les trois ou quatre dernières années, observe-t-il en montrant un espace jauni par l’eau de mer. Malgré l’utilisation des engrais par les agriculteurs locaux, souligne M. Diène, les rendements agricoles restent faibles. “Il n’y a plus de bonnes récoltes à cause de la forte teneur en sel des terres”, constate-t-il.
“Les Niominkas (les peuples de pêcheurs des îles du Saloum) tirent leurs revenus de la mer, qui est une ressource vitale pour eux”, souligne Badara Ndour, s’empressant de faire remarquer que les ressources halieutiques se raréfient à Dionewar. L’ensablement des bolongs et des zones humides est un obstacle à la reproduction de certaines espèces marines, d’après M. Ndour. “Les tas de sable détruisent les zones de reproduction des huîtres et des mollusques”, signale-t-il.

La salinité impacte aussi l’eau consommée par les Dionewarois.
Pour Lamine Ndiaye, la mer, autrefois sève nourricière de Dionewar, est devenue une menace pour la commune. Son campement recevait des touristes, qui venaient profiter de la beauté des plages. Mais les visiteurs désertent de plus en plus Dionewar, à mesure que le littoral se dégrade, d’après M. Ndiaye. “Mon campement est menacé de disparition. Le littoral subit la menace de l’érosion. Les oiseaux disparaissent à cause de la dégradation de leur habitat”, s’alarme-t-il, ajoutant : “Il existait près de Dionewar une île surnommée l’île aux oiseaux. Elle a complètement disparu sous les eaux, emportant avec elle un espace de nidification irremplaçable.”
Guedj Sène confirme la dégradation de la biodiversité marine. À cause de ce phénomène, des tortues marines et des dauphins échouent sur la plage, d’après lui. Les causes exactes de la disparition de ces deux espèces aquatiques restent toutefois à identifier, selon l’agent de l’AMP. “Certains disent que c’est l’effet de l’exploitation pétrolière menée dans la zone. D’autres l’attribuent à la pollution sonore ou à la surexploitation de la mer”, dit-il.
D’après Abdou Karim Diène, de nombreux pêcheurs de Dionewar ont renoncé à la pêche à cause de la dégradation de la biodiversité et de la rareté du poisson. L’ensablement des espaces marins fait disparaître progressivement les huîtres. Les femmes transformatrices de produits halieutiques subissent les conséquences de la dégradation de la biodiversité. “Elles parcourent maintenant plusieurs kilomètres en pirogue pour trouver les ressources qu’elles amassaient autrefois à quelques mètres du village”, constate Badara Ndour.
“Effets cumulés”
Mariama Ndour Thiaré, une adjointe du maire de Diossong (une commune située dans la région de Fatick) et présidente d’une association de femmes transformatrices de produits halieutiques, fait partie des victimes de la détérioration de l’environnement. “Avant de transformer, il faut produire. Quand il n’y a pas de production, on ne peut pas parler de transformation”, dit-elle, assise sous le hangar d’un ancien quai de pêche de Dionewar.
D’après Mme Thiaré, les pêcheurs n’observent plus le “repos biologique” consistant à laisser les espèces aquatiques se reproduire pendant plusieurs semaines ou mois. “Auparavant, nous pouvions acheter et stocker des produits pendant la saison des pêches, pour les revendre pendant toute la durée du repos biologique. Aujourd’hui, se désole-t-elle, il n’y a plus de produits à stocker.”
Les femmes tentent de recourir à d’autres activités économiques, dont l’apiculture, sans la formation et les ressources financières nécessaires. “L’État ferait mieux de financer les groupements d’intérêt économique de femmes pour les aider à s’en sortir”, plaide la conseillère municipale.

De Dionewar, on aperçoit une plateforme pétrolière. Lamine Ndiaye soutient qu’elle est partiellement à l’origine de la dégradation de la biodiversité. Le conseiller municipal souhaite qu’une partie des revenus pétroliers soit destinée à la protection de l’environnement du delta du Saloum.
“Le pétrole est une ressource importante pour l’État, mais son exploitation est un poison pour les habitants du delta du Saloum”, s’indigne le pêcheur Souleymane Ndong. Sa protestation est accueillie d’un tonnerre d’applaudissements de Dionewarois réunis au quai de pêche du village pour “une journée de sensibilisation” sur la destruction de l’environnement.
Ce pêcheur revient fraîchement d’une visite du delta du Niger, au Nigeria, où sévit une crise écologique liée à l’exploitation des ressources pétrolières de ce pays. Badara Ndour s’inquiète “des effets cumulés du changement climatique et de l’exploitation pétrolière” sur la biodiversité du delta du Saloum. D’après lui, les engins utilisés pour l’exploitation du pétrole de Sangomar auraient entraîné le déplacement des bancs de poisson loin du delta du Saloum.
Abdou Karim Diène partage cette inquiétude. “Le bruit des machines […] fait fuir les poissons”, soutient-il.
Les riverains “ne sont pas associés” à l’exploitation du pétrole
Sous le hangar de l’ancien quai de pêche, les intervenants à la “journée de sensibilisation” s’indignent de la destruction de la biodiversité. Les causes de la détérioration de l’environnement du delta du Saloum sont multiples, d’après eux. Ils avouent leur incapacité à y mettre fin. L’inquiétude se lit sur les visages.
Tamba Athie, responsable d’un programme d’atténuation du changement climatique et de transition énergétique à l’organisation non gouvernementale CRADESC – Centre de recherche et d’action sur les droits économiques, sociaux et culturels -, participe à la “journée de sensibilisation” sur la détérioration de la biodiversité du delta du Saloum.
Selon M. Athie, l’exploitation des ressources forestières et pétrolières est l’une des causes de la dégradation de l’environnement des îles. “Le changement climatique est essentiellement causé par l’action humaine. Les activités liées à l’exploitation forestière et pétrolière font partie des causes du changement climatique”, soutient-il.
Certains intervenants déplorent que des habitants du delta du Saloum ne bénéficient pas des emplois générés par l’exploitation des ressources pétrolières de la zone. “Hélas ! Les jeunes n’ont pas été formés aux métiers du pétrole avant le début de l’exploitation”, regrette Badara Ndour.

Abdou Karim Diène se plaint que “les riverains n'[aient] pas été associés” à l’exploitation des ressources pétrolières. “À notre connaissance, il n’existe pas de jeunes des îles qui travaillent sur ces plateformes pétrolières.”
La raréfaction des ressources de la mer et la baisse des rendements agricoles poussent certains jeunes de Dionewar et d’autres îles du delta du Saloum à aller gagner leur vie ailleurs, selon certains intervenants à la sensibilisation sur la détérioration de l’environnement.
“L’émigration est de plus en plus fréquente, parce que les jeunes ne trouvent plus rien à faire ici”, soutient Abdou Karim Diène.
Si certains Dionewarois tentent d’aller vivre et travailler à l’étranger, d’autres rejoignent les villes sénégalaises. Cet exode entraîne un abandon scolaire de masse chez les garçons surtout, selon M. Diène. “Beaucoup de jeunes tentent d’aller à l’étranger par voie maritime, faute d’opportunités économiques”, confirme Tamba Athie.
Des solutions durables et des ouvrages adéquats
Lamine Ndiaye, lui, n’est pas homme à se résigner. À la tête de la commission environnementale du conseil municipal, il démultiplie les initiatives : gestion des ordures ménagères, collecte et recyclage des matières plastiques, etc. Il bénéficie du soutien de l’aire marine protégée de Sangomar et de l’organisation non gouvernementale Wetlands pour mener des activités de reboisement de la mangrove. “Nous travaillons en étroite collaboration avec le conservateur de l’AMP et ses agents. Il y a très peu de moyens pour tout régler. Nous ne baissons toutefois pas les bras”, dit M. Ndiaye. Pour lui, la lutte contre l’érosion côtière nécessite d’importants moyens financiers et matériels, dont la commune est dépourvue.
Il se bat en même temps contre l’extraction du sable marin sur les plages de Dionewar. D’après lui, l’association Dionewar Bokk Askan Wi, qui réunit des résidents de la commune, a entamé une levée de fonds pour financer la lutte contre l’érosion côtière. Le montant visé est de 100 millions de francs CFA. Il servira à construire une digue de protection de 900 mètres, selon M. Ndiaye. La somme réunie pour le moment permet seulement de construire une digue d’une centaine de mètres, dit-il, estimant qu’”il faut des solutions durables et des ouvrages adéquats, à l’image de ceux que l’État a réalisés à Saly et à Saint-Louis”.
Le jardin de Lamine Ndiaye se trouve maintenant à une vingtaine de mètres de la mer. Il y a vingt ans, la distance qui les séparait était d’environ 200 mètres. “Ce qui m’inquiète le plus, ce ne sont pas les habitations, c’est la disparition des arbres et des terres dont les Dionwarois tiraient leurs revenus”, se désole M. Ndiaye.
Derrière lui, s’étend le delta du Saloum, avec quelque 200 îles, des mangroves, des oiseaux… L’océan Atlantique continue de ronger Dionewar. Lentement, mais dangereusement.
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